La parole alternée

Projet scientifique - GRIAL - Federico Bravo

Dans sa manifestation la plus courante, la parole alternée trouve son expression la plus achevée dans le dialogue, dans lequel on inclut tout type d’échange verbal et tout type de parole en interaction. Selon une approche plus globale, il y a alternance de la parole partout où la parole est partagée, ce qui veut dire puisée dans un fonds commun, mais aussi, au-delà du procès interlocutif, répartie entre plusieurs modes de locution, plusieurs codes discursifs, plusieurs formes d’instanciation : dans les littératures de la voix et les arts de la performance, par exemple, c’est l’alternance entre la parole et le chant, entre le vers et la prose, entre le mode récitatif et le mode déclamatif ou encore entre la parole et le silence ; dans le récit, c’est l’articulation entre diégèse et mimèse, entre parole monologique et parole dialogique, entre texte et paratexte ; dans le discours poétique, cette l’alternance se manifeste à travers la variation de codes métriques, sémiotiques ou énonciatifs. Enfin considérée comme une manifestation du dialogisme, la parole alternée se donne à voir comme un espace discursif sans cesse investi par la parole de l’autre : placer l’intertextualité sous le signe de la parole alternée relèverait sans doute de l’abus si Bakhtine, qui n’emploie jamais le terme, n’avait fait du dialogisme la clef de voûte de sa poétique en postulant que tout texte est un dialogue de textes.
Artifice par lequel la voix énonciative feint de passer la parole à des êtres de langage qui n’ont d’existence en dehors du discours qu’ils feignent de proférer, le dialogue de fiction revêt des implications tout à la fois stylistiques, structurelles et idéologiques. Aussi distingue-t-on traditionnellement, selon les types d’enchaînements dominants dans l’échange dialogué, trois schémas d’interaction fondamentaux –didactique, dialectique et polémique– susceptibles de caractériser la position des interlocuteurs, leur stratégie discursive et le type de transaction dialectique en jeu. Didactique, le dialogue l’est lorsque, façonné en instrument d’apprentissage, il est mis au service de la transmission du savoir, de l’édification ou de l’endoctrinement : c’est le dialogue initiatique entre le philosophe et son disciple, principe architectural des miroirs de princes et autres manifestations de la littérature exemplaire qui permet l’insertion récursive de toute forme de narrativité dans un récit-cadre lui-même clonable à volonté[1], mais ce sont aussi toutes les techniques théâtrales auxquelles recourt plus ou moins histrioniquement le prédicateur lorsque, en bon connaisseur des artes praedicandi, il s’interrompt pour simuler de céder la parole au contradicteur imaginaire qui, par le jeu des questions-réponses, lui permettra d’assener des vérités divines –et d’autres qui le sont beaucoup moins– destinées au grand public des assistants au sermon. Dialectique, il prend la forme de l’entretien philosophique à la manière des dialogues de Platon et fonde un genre argumententatif à mi-chemin entre l’essai et la fiction. Polémique enfin, le dialogue s’apparente au débat juridique, au duel verbal, à la joute oratoire : celle-là même qui, transformant le combat épique en débat éthique, mettra un terme au conflit mis en scène dans la première épopée castillane, illustration éclatante des pouvoirs à la fois guerriers et justiciers de la parole, qui, sur un modèle tout à fait analogue, alimente l’exercice rhétorique et dialectique du débat médiéval et de la dispute moralisante, ludique, parodique ou allégorique –la tenso, la razón, la disputaison, l’altercatio et autres certamines–, ou qui, dans ses manifestations les plus populaires, s’épanouira en une multitude de sous-modalités discursives allant de la simple jota de picadillo aux joutes poétiques des bertsolaris, en passant par toutes sortes trovos, payadas, combats de glosadors et autres juegos de escarnio.
Lorsque, dans la situation de double énonciation, la différence interlocutive se double elle-même d’une « différance » temporelle, c’est une autre modalité de la parole alternée qui se fait jour : celle de l’échange différé dont relève, notamment, l’art épistolaire. Face à la réactivité de la parole en situation (dialogue) ou en interaction quasi-synchrone (échanges SMS, chats, forums[2]), la spécificité de cet acte de langage et d’écriture qu’est la lettre réside dans la médiateté de l’échange –réel ou feint– et dans la prise en charge par l’énonciateur, en l’occurrence par l’épistolier, de tous les possibles du dialogue : « celui qui écrit une lettre –explique Alain Viala– est à la fois seul et habité par l’autre à qui il s’adresse ». De la faconde pour ne pas dire la « folie » épistolaire d’un Erik Satie qui se faisait un devoir de répondre avec une scrupuleuse ponctualité aux lettres de ses amis alors qu’à sa mort furent découvertes, sous une montagne de poussière et non ouvertes, toutes les lettres qu’il en avait reçues de son vivant[3], au silence épistolaire d’un Gabriel García Márquez prenant le parti de ne plus correspondre avec ses proches porque al final los amigos venden las cartas, l’écriture épistolaire, qu’elle soit autobiographique ou fictionnelle, authentique ou apocryphe, est le théâtre d’une narrativité qui se décline sous de multiples formes à travers les époques. Parole actée, la lettre engage par la signature qui l’authentifie. Artifice littéraire, elle rend possible le procès d’ambassades dont se nourrit, par exemple, le roman sentimental (de la Cárcel de amor de Diego de San Pedro au Proceso de cartas de amores de Juan de Segura) et qui, narrativisé et émancipé de sa fonction d’artefact, donne naissance à un genre littéraire comme le roman épistolaire. Objet d’investissement symbolique, la lettre –Lacan l’a lumineusement montré dans sa célèbre étude inspirée de La lettre volée de Poe– représente le signifiant en attente de sens, lui-même expression du manque qu’il a pour fonction exclusive et permanente de signifier.
Une poétique de la parole alternée ne saurait se cantonner aux seules manifestations de l’échange dialogal. Dans un genre littéraire qui repose aussi crucialement sur l’alternance des voix que le théâtre, le texte dialogué alterne lui-même avec la parole du scripteur qui, parfois assimilée à la voix auctoriale, met aux prises « le texte du langage dit et le texte de la représentation donné à voir[4] », sorte de « strabisme textuel » mettant en cause deux modes discursifs radicalement différents : l’énonciation dialogique et l’énonciation didascalique. Dans le roman où les scènes dialoguées sont souvent considérées comme une intrusion du mode théâtral dans le mode narratif, c’est non seulement l’alternance des voix qui, fondant le caractère polyphonique du genre, rattache l’écriture romanesque à la problématique de la parole alternée mais, du point de vue des techniques et des procédures de la reformulation, l’alternance dans le discours des différentes modalités citationnelles dont dispose le narrateur pour inscrire ces voix dans la scripturalité du texte (stylistique du discours rapporté / pragmatique du rapport de discours). Plus globalement, la dialogicité a partie liée avec la généricité : c’est le statut hybride de l’ainsi nommée novela dialogada, qui sans discontinuer permettrait, par exemple, de relier la Célestine à El beso de la mujer araña, c’est l’esthétique de l’alternance qui, dans la Comedia, permet de dégager une poétique de l’interlocution[5], ce sont toutes les formes de la polymodalité dans le récit, les figures de la polyphonie dans le discours littéraire, les enjeux de la discursivité dans le récit filmique.
D’un point de vue plus proprement linguistique, l’étude de la parole alternée offre un champ d’investigation particulièrement fécond qui, prenant appui sur des acquis théoriques fondamentaux, comme les actes de langage, le principe de coopération de Grice ou les notions d’engagement, de collaboration, de négociation et de co-construction, va de l’analyse conversationnelle à l’étude des interactions en jeu dans le procès interlocutif, en passant par l’approche thématique interactionnelle (continuité thématique / discontinuité thématique), les implications affectives et symboliques, l’analyse séquentielle (approches transversale et longitudinale), l’étude des tours de parole ou des routines conversationnelles. En effet, le dialogue est le fondement même de l’activité langagière, puisque toute parole relève sans exception de l’adresse à l’autre, le monologue n’étant que la forme « hallucinée » du dialogue, même si une autre approche tout aussi légitime de la parole alternée fait du dialogue l’autre nom de ce monologue intérieur que le locuteur ne cesse en réalité de proférer en toute circonstance –Quien habla solo espera a Dios un día, écrit amphibologiquement Antonio Machado. Au-delà de la terminologie, plus ou moins admise, qu’offrent rhétoriques et manuels de poétique (« dialogue », « monologue », « soliloque », « aparté », « sermocination »...) et de la typologie subtile des formes et des variantes de la parole alternée (« dialogue », « conversation », « entretien », « débat », etc.), l’analyse des logiques discursives sous l’angle de l’ARGUMentation montre que bien des échanges qu’on range parfois au nombre des formes dialoguées n’ont souvent du dialogue que l’apparence et ne sont que d’illusoires tentatives de dialectisation d’une parole qui, incapable d’interagir, est plus proche du monologue à deux voix que du vrai dialogue : c’est le « dialogue de sourds » que l’espagnol zoomorphise parfois en diálogo de besugos et qui en dit long sur l’autisme langagier de ce déficient de l’écoute qu’est parfois l’homo loquens. Dans son récent Traité de rhétorique antilogique consacré à l’étude de cette forme de surdité ARGUMentative, l’analyste du discours québéquois Marc Angenot pose que si les humains ne comprennent pas leurs raisonnements réciproques, c’est parce que, parlant la même langue, ils n’usent pas du même code rhétorique, « notion qui suppose que, pour persuader, pour se faire comprendre ARGUMentativement et pour comprendre l’interlocuteur, il faut disposer, parmi les compétences mobilisées, des règles communes de l’ARGUMentable, du connaissable aussi, du débattable et du persuasible[6] ». Face au parti pris de l’incompréhension ARGUMentative, faire le pari qu’un fil rouge sous-tend tout échange de parole et lire, par exemple, le théâtre de l’absurde d’un d’Fernando Arrabal en récusant justement le principe de l’absurde et en postulant l’existence d’axes –qui peuvent, au demeurant, être purement sémiotiques– susceptibles de commander les répliques peut réserver bien des surprises et s’avérer riche d’enseignements sur les mobiles avoués ou cachés des actants du dialogue et, plus généralement, sur les notions de cohésion textuelle et de cohérence discursive.
Enfin on ne saurait oublier combien cette cure de parole qu’est la séance psychanalytique (talking cure) relève elle aussi, dans sa pratique la plus courante, de la parole alternée. « Tout récit divise celui qui parle –rappelle Dominique Clerc–, tout récit divise également celui qui écoute[7] ». Pour permettre au patient de retrouver le lien entre ses affects et ses représentations, la parole de l’analyste est hybride qui tout à la fois suscite et suspend la narrativité, transformant l’incohérence en conflit et provoquant chez l’analysant une sorte de vacillement –« langage, tangage », disait Michel Leiris– lui permettant de reconstruire sa pensée. C’est ainsi que le linguiste et psychanalyste Laurent Danon-Boileau[8] a récemment pu dégager, en répertoriant et en sériant les différentes formes que peut revêtir l’interprétation, une typologie du « colloque analytique » fondée sur les différentes modalités de (re)formulation auxquels recourt l’analyste au cours de la séance. À la lecture de la grille proposée, ce qui frappe, d’un point de vue linguistique, c’est le polymorphisme énonciatif de la parole de l’analyste, qui pratiquerait une sorte de « polyphonie suspensive », issue d’une énonciation « neutre » mais destinée à être infléchie à l’écoute sous l’effet d’une sémantisation rétroactive ou différée : il s’agirait non pas d’un degré zéro de l’énonciation mais plutôt d’une sorte d’énonciation suspendue. L’auteur distingue deux moments dans le procès énonciatif de l’interprétation : une phase transitionnelle, qui permet de construire un espace commun aux interlocuteurs, et une phase conflictuelle, qui permet la « décharge » des affects et la réorganisation de la pensée. Une telle approche de la parole alternée dans le cadre de l’entretien analytique, qui ne manque pas de soulever des questions d’ordre théorique et technique aussi bien qu’épistémologique, invite à repenser certains faits linguistiques à la lumière des faits psychiques qu’elle met en cause : c’est le rôle et le statut des verbes à l’infinitif ou des noms sans actualisateur dans la diction « neutre » ou énonciation pendens au cours de l’interprétation, c’est le réinvestissement interprétatif de son propre discours déclenché par la simple répétition, dans le procès interlocutif, des derniers mots proférés sous forme de reprise et ou de relance, c’est le rôle éminent que jouent les unités suprasegmentales dans le double travail de subjectivation et d’objectivation de la parole, ce sont les enjeux de la topicalisation ou la conflicualisation de la parole et de la pensée par la mise en œuvre de modalisateurs, de marqueurs de subjectivité et autres indicateurs de « tendancité ». À la question « Quelle parole en psychanalyse ? », Julia Kristeva répondait récemment en rappelant la singularité exceptionnelle du « parler en psychanalyse » et en soulignant combien l’invention de cette parole a le redoutable pouvoir de révéler « une autre voie dans le rapport au processus de signification que constitue l’humain[9] ». La parole est un fait psychique : une science du langage n’est concevable en dehors de la science du psychisme dont elle est tout à la fois l’émanation, l’expression et la condition.

[1]

Un colloque sur les Formes dialoguées dans la littérature exemplaire du Moyen Âge organisé par Jacques Berlioz, Pascal Collomb et Marie Anne Polo de Beaulieu se tiendra à l’INHA le 26 juin 2009.

[2] À l’heure où les études linguistiques sur le parler SMS, les thèses sur les langages chat et les projets de recherche en tous genres sur les Nouvelles Formes de Communication Écrite (NFCE) fleurissent, cette modalité de la parole alternée qu’est l’échange épistolaire dont on annonce la mort depuis quelques années n’a visiblement pas perdu de son intérêt si on en juge par le nombre toujours croissant de recueils de lettres, de carnets de correspondance et d’études en tous genres sur le mode épistolaire qui voient le jour.

[3] Cf. sa monumentale Correspondance presque complète, réunie par Ornella Volta, Paris, Fayard, 2003.

[4] Jean-Marie Thomasseau, « Pour une analyse du paratexte théâtral » in Littérature, n° 54, p. 79-103.

[5] Cf. Nadine Ly, La poétique de l’interlocution dans le théâtre de Lope de Vega, Presses Universitaires de Bordeaux, 1981, et Isabelle Bouchiba, La poétique de l’interlocution dans les « Comedias » de Tirso de Molina, thèse de doctorat sous la direction de Nadine Ly, Université Michel de Montaigne-Bordeaux III, 2006.

[6]Marc Angenot, Dialogues de sourds. Traité de rhétorique antilogique, Paris, Arthème Fayard, 2008, p. 15.

[7] Dominique Clerc, « L’écoute de la parole », RFP, n°5, LXXI, décembre 2007, p. 1324.

[8] Laurent Danon-Boileau, La parole est un jeu d'enfant fragile, Paris, Odile Jacob, 2007.

[9] Julia Kristeva, « Parler en psychanalyse. Des symboles à la chair et retour », RFP, n°5, LXXI, décembre 2007, p. 1520.