GRIAL : Puissances de l'oubli

Federico Bravo

L’oubli comme la mémoire obéit à des fonctionnalités sélectives qui développent leur propre temporalité. Parce qu’elle met en cause non seulement des chronologies diverses mais aussi des plans de conscience différents, la mémoire divise le sujet, qui trouve dans ce dédoublement passager mais radical le fondement paradoxal de son identité singulière. Reviviscence d’un passé réinvesti, la mémoire est le lieu de la conversion incessante de l’absence en re-présentation : plus qu’une appréhension du temps, sa compréhension. Si la mémoire est, selon l’inusable formule de Valéry, l’avenir du passé, c’est parce que, à sa manière, elle institue une forme de panchronie. La mémoire, souligne Bergson, intercale le passé dans le présent, contractant dans une intuition unique des moments multiples de la durée : ce sont les plis du temps où se logent, aux prises avec la pensée chronologique, les diaprures de la pensée analogique. Que l’avenir s’en mêle ou s’y insinue, et c’est la mémoire du futur qui se profile avec sa cohorte de rétrocipations, de futurs antérieurs et de plagiats par anticipation. Dans cette temporalité en suspens où la mémoire fait l’expérience d’un temps déconstruit, l’oubli apparaît comme « le grand gestionnaire de la mémoire », pour reprendre l’expression d’Yveline Rey.

L’extension de cette approche panchronique au signifiant textuel, invite à problématiser la notion de dette ou d’emprunt et à entreprendre un travail de deshistoricisation de certains faits littéraires que l’on peut considérer comme immanents à la configuration du diagramme : face à la mémoire – linguistique, littéraire – de l’écrivain, si souvent invoquée dans les études sur l’intertextualité toujours aussi foisonnantes, le moment est sans doute venu de souligner la productivité de l’oubli sans lequel il ne peut y avoir de mémoire, c’est-à-dire du savoir qui, ni oublié ni refoulé, est purement et simplement ignoré et qui partant mène tout droit à la découverte. Les déjà-vu de l’histoire ne sont pas toujours des emprunts mais des invariants qui souvent ne doivent leur répétition – toujours singulative – qu’au langage qui les porte en tant qu’intertexte premier. En d’autres termes, toute réminiscence n’est pas nécessairement l’effet d’un dialogue intertextuel ou d’une réappropriation : il arrive parfois que la même « découverte », pour ainsi dire inscrite dans le code génétique du signifiant, se produise à plusieurs siècles d’écart sans qu’il y ait forcément dette ou emprunt. Aussi est-il permis de postuler pour certains jeux linguistiques comme pour certains invariants sémiotiques, textuels ou rhétoriques (que l’on tiendra, malgré leur récurrence transhistorique, pour spontanés) une autre appréhension, déconnectée de toute idée de filiation et de toute considération temporelle.
Oubli n’est pas défaillance, même si l’inventaire de ses troubles – du mot récalcitrant qu’on a sur le bout de la langue aux formes les plus sévères de l’amnésie – est particulièrement fourni. On sait qu’il n’y a pas de mémoire sans oubli ; on sait moins que, sans oubli, il n’y a pas de mémoire : plus qu’une nécessité, l’oubli est aussi, contre les tyrannies de la mémoire, une forme de liberté. Cette intelligence de l’oubli, un conte traditionnel d’Ibn Manzûr en dit admirablement les pouvoirs qui met en scène le poète arabo-persan Abû Nuwâs lequel, après avoir dû apprendre par cœur un millier d’extraits d’odes et de chants, fut sommé par son maître de tous les oublier avant de se voir accorder l’autorisation de composer le moindre vers. Sans doute est-ce ce double travail d’apprentissage et de désapprentissage qui fonde et spécifie le travail du créateur, quelle qu’en soit l’expression – littéraire, picturale, musicale. Trace présente d’un passé qui n’est plus, le sens a partie liée avec l’absence qui n’est dans bien des cas qu’un trop plein de signifiance : la psychanalyse ne nous apprend que trop cette vérité souvent oubliée que l’oubli n’est parfois qu’une forme exacerbée de la mémoire.